Le Havre, Patrimoine mondial

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Le remembrement

Outre l’incidence du module constructif sur l’aspect architectural et les aménagements intérieurs,  le rééquilibrage démographique  ainsi qu’une redéfinition du droit de propriété doivent s’établir à travers le remembrement, pris en charge par Jacques Tournant, dont la haute technicité en matière d’urbanisme et de remembrement ont convaincu Perret dès 1943. 

Le principe du remembrement est de corriger la densité urbaine afin d’homogénéiser les taux d’occupation.

Les quartiers historiques autrefois très denses voire « surpeuplés » (2 500 habitants par hectare) sont dé-densifier vers les parties plus récentes (quartiers construits au 19ème siècle comme Saint-Vincent et Saint-Michel) afin d’obtenir un taux d’occupation moyen de 700 à 900 habitants par hectare.

Le plancher à la place du terrain

Concrètement, le travail de remembrement consiste à proposer des m2 de planchers en remplacement de m2 de terrains, un travail de « conciliation et de persuasion » nécessaire entre les habitants et les architectes: cette initiative sera possible grâce à Jacques Tournant et à la constitution de deux coopératives représentant les sinistrés, assurant eux-mêmes la maitrise d’œuvre par regroupement des dommages de guerre et le choix des projets, en accord avec les prérogatives de l’Atelier.

Cette « souplesse » permet de donner une grande cohérence paysagère au projet, en diversifiant les réponses architecturales (à l’extérieur : variations des remplissages, des textures des bétons, des  baies et pour les aménagements intérieurs, variation des distributions et de l’organisation spatiale). Encore une fois, la personnalité de Jacques Tournant, très présent et pédagogue, sera déterminante dans la réussite du projet.

Réimplanter les commerces et les logements

Le remembrement vise la reconstitution des quartiers et l’organisation sociale qui en découle avec la réimplantation des commerces sur leurs parcelles d’avant-guerre.

Selon les principes édictés par Jacques Tournant :

« Quelques idées de base, qui sont simplement l’expression du bon sens, ont été admises au départ :

1°- sauf si certains centres commerciaux sont globalement déplacés, les boutiques doivent être reconstituées le plus près possible de leur ancien emplacement et dans des conditions qui permettent la bonne exploitation ;

2°- les habitations peuvent être plus facilement déplacées. Les densités admissibles et l’exposition en conditionneront la nouvelle disposition ;

3°- l’angle droit est générateur d’économie en construction. Il permet l’établissement de plans d’appartements meilleurs ;

4°- le commerce s’attache à la voie de passage, l’habitation a souvent intérêt à s’en éloigner. » 

Dommages de guerre

Le système de l’attribution d’un « crédit de surface » destiné au sinistré est évalué par rapport à la valeur du bien détruit (valeur 1939) permettant le remplacement d’un immeuble détruit par une surface ayant la même destination en logements, commerces, équipements…  avec toutefois la possibilité de transferts ou de ventes des dommages.

La valeur du bien est abaissée par un coefficient de vétusté selon l’âge et l’épaisseur des murs : ce système permet de rééquilibrer en quelque sorte la valeur des biens : un immeuble ancien avec des murs porteurs épais situé dans le quartier historique Saint-François, équivaut ainsi à un immeuble plus récent, aux murs moins épais, situé dans le quartier Saint-Joseph (construit au 19ème siècle).

Toutefois ce rééquilibrage démographique est relatif : en 1962, le sociologue Jean Philippe Damais remarque des disparités des taux d’occupation entre les ilots : dans les ISAI, trois personnes occupent un logement en moyenne au lieu de quatre prévues initialement, dans les îlots N19, N20 (quartier du Perrey) et V70 (à proximité de l’église Saint-Joseph) il constate en revanche de forts taux d’occupation (quatre personnes et demi par logement).

La méthode, mise en place par le Ministère de la reconstruction et de l’Urbanisme, fait intervenir simultanément le juridique et le constructif. Après l’étude du plan-masse au 1/250ème par l’Atelier Perret, la coopérative donne un programme pour un îlot (intégrant la répartition des appartements et le nombre de commerces), le sinistré fait son choix (le propriétaire géographiquement proche avant-guerre est prioritaire puis les propriétaires du centre-ville), le devis estimé par l’architecte d’opération permettant aux sinistrés de percevoir 25% du coût total, le coût réel étant défini à l’issue du chantier. Cet échéancier théorique sera parfois bouleversé : un habitant percevant ses indemnités avant de connaître son attribution, un autre attendant ses dommages, tout en suivant le chantier.

Les coopératives de sinistrés

Ce travail technique de découpage par plan-masse s’avère complexe tant il bouleverse la notion de propriété. En effet, la finalité du remembrement consiste à proposer des m2 de planchers en remplacement de m2 de terrains.

Cela nécessite un travail de « conciliation et de persuasion » entre les habitants et les architectes: cette initiative sera possible grâce à la constitution de deux coopératives représentant les sinistrés, assurant eux-mêmes la maitrise d’œuvre par regroupement des dommages de guerre et le choix des projets, en accord avec les prérogatives de l’Atelier.

Cette « souplesse » permet de donner une grande cohérence paysagère au projet, en diversifiant les réponses architecturales (à l’extérieur : variations des remplissages, des textures des bétons, des  baies et pour les aménagements intérieurs, variation des distributions et de l’organisation spatiale).

Ce processus, destiné à reloger 40 000 habitants répartis sur 100 îlots, s’échelonne pendant vingt ans et, malgré son efficacité, ne peut freiner la césure constatée dès 1950, avec le départ définitif de Havrais ou leur relogement provisoire à l’extérieur du périmètre reconstruit.